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Le citoyen au bois dormant

L’Orient Le Jour 22/04/21

Impuissance, déliquescence, désespoir de la société.

Où sont parties les composantes de mon humanité ?

Y a-t-il encore quelque chose à comprendre ? 

Existent-elles les couleurs d’un drapeau qui mérite d’être planté ? 

À quoi me sert une religion qui n’est ni représentée, ni vécue, ni respectée ? 

Pourquoi des créatures abjectes dirigent-elles la terre de mes ancêtres, mon destin et ma volonté ? 

Pourquoi je ne trouve plus la force de leur résister ? Pourquoi je me laisse mener à l’abattoir sans broncher ? 

Ai-je été complice ? Ai-je trop souvent fermé les yeux ? Ai-je participé à l’annihilation de ma nationalité ? 

Où est passée la défense des valeurs, des bonnes causes et de ma dignité ? 

Que valent ces jours gris, moribonds et furtifs, que je laisse couler ? 

Mon pays est ruiné, mes compatriotes sont éparpillés. À l’intérieur ils se divisent et s’épuisent, à l’extérieur ils cherchent à oublier.

Comment faire face à tant de luttes fratricides, de défaillances éthiques, de fanatismes religieux, d’infamies politiques et de culpabilité ? 

Où sont passés ma raison, mon éducation, mes rêves d’enfant, mes idéaux maintes fois revendiqués ? 

C’est quoi ce Liban ? Quelle force, quelles racines, quelle tradition et quel sens lui ai-je insufflé durant les trente dernières années ? 

Je me suis laissé malmener par des abrutis avides de sang, d’argent et de titres et je leur courbe l’échine sans savoir me redresser.

Ils se gavent massivement d’aides extérieures et de contractualisations frauduleuses. Dans le même temps, ils entretiennent mon indigence et se garantissent mon allégeance par des subsides et des subventions qui ne sont que les broutilles des sommes qu’ils ont emportées.

Endoctriné et manipulé à souhait, je suis devenu un fervent adepte des thèses sur d’hypothétiques politiques providentielles extérieures qui viendraient me sauver.

Je ne réalise même plus ce que je saurais faire d’une conscience libérée et quels sont les droits et les devoirs d’un citoyen dans un pays normalement constitué.

Les gens de mon pays ne connaissent pas les termes et la mise en œuvre de la légalité et de l’égalité, car cela fait une génération entière que ma société ne les a plus appliquées.

À l’unité de mon pays je ne donne pas la primauté. Je préfère les raccourcis offerts par la cuisine confessionnelle pour m’en sortir sans effort, pour épater le voisin par mon opportunisme avisé.

De facto, j’abolis les chances d’une révolution unifiée et victorieuse, puisque j’adopte la prééminence du critère confession sur le critère nation.

Je me pare d’un humour bravache pour éviter l’introspection, je fais la fiesta pour oublier mes contradictions, je bois pour fuir la lâcheté de mes opinions.

Je déifie l’argent, me convainquant qu’il peut tout exaucer, tout acheter, tout régler, tout remplacer.

J’ignore totalement la véritable et objective histoire de mon pays, je n’en connais que des interprétations trouées et des théories fumeuses martelées par les « chefs » de mon clan et les « dignitaires » de ma confession ou bien celles de mes parrains étrangers.

Je ne m’inspire aucunement des révolutions sanglantes qui, à travers les siècles, ont bâti l’identité des peuples et ont permis aux nations d’éclore et de perdurer.

Je laisse le soin aux puissances étrangères, dont les intérêts sont incompatibles et contradictoires, de séquestrer ma trajectoire et de se partager ma patrie et ma souveraineté.

Il est vrai que par le passé, j’ai vu tomber des milliers de mes compatriotes, toutes confessions confondues, pour des luttes préfabriquées, des idéaux déformés et finalement récupérés.

J’ai trahi tous les martyrs de mon pays, car j’ai perdu la foi qu’ils avaient. Je n’ai plus la force de venger l’ignoble profanation des valeurs pour lesquelles ils se sont sacrifiés.

C’est comme cela que j’ai perdu la légitimité de redresser l’histoire de mon pays ou de reprendre en main ma destinée.

Je ne suis plus qu’un citoyen fantôme, tout ce que je sais faire, c’est rabâcher en boucle la fierté d’être libanais et prétendre que ce pays représente encore quelque chose, en m’accrochant à son existence millénaire et à sa beauté créée.

Pauvre Liban, triste bilan pour une belle contrée. Mon utopie chérie et mutilée, tu n’es plus que l’avorton de mon cœur brisé.

Je suis un citoyen au bois dormant.

Je me soulèverai un jour, si je viens à me réveiller.

Et le jour où j’irai voter sera le jour d’après.

Publié dansARTICLESLIBAN

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